Il arrive parfois que la vérité ne se cache pas, mais qu’elle n’ait tout simplement jamais été cherchée avec la rigueur nécessaire. Le procès en cours à Miami autour de l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse en offre une illustration troublante, presque déroutante, à mesure que les témoignages dévoilent des failles difficilement conciliables avec les standards internationaux en matière d’enquête criminelle.
Lundi, devant la cour fédérale de Miami, l’agent spécial du FBI Martin Suarez a reconnu, sous serment, qu’aucune analyse d’empreintes digitales ni prélèvement ADN n’avait été effectué sur la scène du crime, pourtant marquée par une violence extrême. Les descriptions livrées à la barre évoquent une chambre criblée de balles, des traces de sang abondantes et des indices potentiels, autant d’éléments qui, dans n’importe quelle enquête criminelle rigoureuse, auraient constitué la matière première d’analyses médico-légales approfondies. Or, rien de tout cela n’a été exploité.
Ce constat, au-delà de sa gravité technique, interroge profondément sur la chaîne de responsabilité. L’agent du FBI a expliqué que le temps avait été un facteur déterminant, évoquant une présence limitée à six heures sur les lieux, sans possibilité, selon lui, de procéder à des examens plus poussés. Une justification qui, loin d’apaiser les doutes, semble au contraire les amplifier. Dans les affaires criminelles majeures, notamment lorsqu’il s’agit de l’assassinat d’un chef d’État, chaque minute est précisément consacrée à préserver, documenter et analyser la scène avec une rigueur absolue.
Les éléments matériels pourtant collectés, notamment des douilles, des munitions, des téléphones, des radios et un dispositif de type flash-bang, n’ont pas non plus fait l’objet d’analyses par le FBI. Ces pièces ont été récupérées puis scellées par la police haïtienne, mettant fin, de fait, à l’exploitation directe par les enquêteurs américains. Cette rupture dans la chaîne d’investigation soulève une question centrale, celle de la fiabilité globale des preuves et de leur traçabilité.
La défense des accusés, jugés actuellement à Miami, s’est engouffrée dans cette brèche. Elle pointe non seulement l’absence d’analyses scientifiques, mais aussi le caractère incomplet des investigations menées sur place. L’agent Suarez a lui-même admis ne pas avoir inspecté l’ensemble de la résidence, pourtant décrite comme vaste et comportant de nombreuses pièces. Plus troublant encore, des éléments auraient été retrouvés lors d’une visite ultérieure du FBI en 2023, dans des zones initialement ignorées.
Au cœur du procès, quatre hommes sont accusés d’avoir participé à une conspiration visant à assassiner le président afin d’obtenir des contrats gouvernementaux en Haïti. Mais la défense avance une version radicalement différente, soutenant que les mercenaires colombiens présents n’étaient pas venus tuer, mais arrêter le président, et que l’assassinat aurait été commis avant leur arrivée, possiblement par des acteurs liés à la sécurité présidentielle.
Les zones d’ombre ne s’arrêtent pas à la scène du crime. L’autopsie du président, réalisée trois jours après sa mort, s’inscrit elle aussi dans une temporalité inhabituelle pour une affaire de cette ampleur. Plus troublant encore, même les responsables médico-légaux n’ont pas été en mesure de préciser où le corps avait été conservé durant cet intervalle. L’agent du FBI a également reconnu ne pas savoir où se trouvait le corps avant son inhumation, ni avoir participé à son examen.
À cela s’ajoute un angle mort dans l’enquête concernant le contexte politique et les éventuels ennemis du président. Interrogé à ce sujet, l’agent Suarez a indiqué ne pas se souvenir d’éléments liés aux tensions politiques ou aux menaces pesant sur Jovenel Moïse avant son assassinat. Une réponse qui interpelle, tant le climat politique de l’époque était marqué par des contestations, des accusations de dérive autoritaire et des tentatives de déstabilisation.
Ce qui se dessine progressivement à travers ce procès dépasse le simple cadre judiciaire. Il ne s’agit plus seulement d’identifier des coupables, mais de comprendre comment une enquête d’une telle importance a pu se dérouler avec autant de lacunes apparentes. L’absence de rigueur scientifique, les limites opérationnelles invoquées, les incohérences dans la gestion des preuves et les zones d’ombre persistantes fragilisent l’ensemble du processus.
Dans toute société, la justice repose sur un principe fondamental, celui de la confiance. Or, cette confiance ne se décrète pas, elle se construit à travers la transparence, la méthode et la cohérence. Lorsque ces piliers vacillent, ce n’est pas seulement un procès qui est fragilisé, mais la capacité même d’un État et de ses partenaires à établir la vérité.
Dans le cas de l’assassinat de Jovenel Moïse, une question demeure suspendue, lourde et persistante. A-t-on réellement cherché à comprendre ce qui s’est passé cette nuit-là, ou s’est-on contenté de suivre des pistes sans jamais interroger l’ensemble du tableau. C’est précisément dans cet espace d’incertitude que se joue, aujourd’hui encore, une part essentielle de la vérité.
