La nouvelle a glacé plus d’un uniforme, plus d’une famille, plus d’une conscience. Samedi 20 décembre, deux policiers ont été kidnappés sur la route de Canaran alors qu’ils se trouvaient à bord d’un autobus de la compagnie Sans Souci. Selon les premières informations disponibles, les assaillants ont ciblé exclusivement les policiers, laissant le véhicule et les autres passagers poursuivre leur route. Le message est limpide, presque cynique : aujourd’hui, porter l’uniforme en Haïti revient à porter une cible.

Dans un communiqué sans détour, SPNH-17, le syndicat de la Police nationale, exprime une colère mêlée de lassitude. Une colère qui n’est plus seulement émotionnelle, mais profondément politique. Les policiers sont invités à se protéger eux-mêmes, à se surveiller entre collègues, à éviter les axes contrôlés par les gangs, comme si la survie individuelle avait désormais remplacé toute stratégie institutionnelle de sécurité. Quand un corps armé de l’État en vient à fonctionner sur la base du « chacun pour soi », c’est que le système a déjà rompu.

Les mots employés par le syndicat sont durs, presque insoutenables, mais ils reflètent une réalité que beaucoup préfèrent taire. Les policiers paient aujourd’hui le prix de l’insécurité avec leur vie, laissant derrière eux des épouses, des enfants, des parents condamnés à l’attente et à l’angoisse. Pendant ce temps, ceux qui décident, ordonnent et gouvernent se déplacent en hélicoptère, en bateau ou sous escorte renforcée. Le contraste est brutal. À ceux qui risquent leur vie sur des routes transformées en couloirs de mort, on répond par le silence ou par des promesses vagues.

La dénonciation est claire : l’insécurité ne repose pas seulement sur les épaules des policiers, elle est gérée, tolérée, parfois organisée par un système qui sacrifie ses exécutants pour préserver ses sommets. Comparer les policiers à des moutons conduits à l’abattoir choque, mais comment qualifier autrement une situation où l’on exige d’eux qu’ils traversent des bases armées sans protection, sans moyens aériens ou maritimes, sans plan crédible ?

Le syndicat interpelle directement le directeur général Paraison et le haut commandement de la PNH. Il réclame des mesures immédiates et concrètes pour les policiers affectés ou transférés vers des zones à haut risque comme Cabaret, l’Arcahaie, l’Artibonite et le Grand Nord. La demande n’a rien d’extravagant : des moyens de transport sécurisés, identiques à ceux utilisés par les hauts responsables. Des bateaux, des hélicoptères, des avions. À défaut, un principe simple devrait prévaloir : aucun policier ne devrait être contraint de traverser une zone contrôlée par des gangs pour rejoindre son poste.

L’histoire récente est déjà trop lourde. La Police nationale a perdu trop de femmes et d’hommes courageux, tombés non pas lors d’affrontements, mais sur le chemin du devoir, fauchés par une insécurité devenue routinière. Chaque mort affaiblit un peu plus l’institution, érode la confiance interne et envoie un signal dévastateur à la population.

Au-delà du drame immédiat, une question fondamentale se pose : quel État accepte que ceux chargés de le défendre soient exposés sans protection ? Un pays qui normalise cette situation ne peut prétendre lutter sérieusement contre l’insécurité. Gouverner, ce n’est pas seulement donner des ordres, c’est assumer la responsabilité morale et matérielle de ceux qui les exécutent.

Haïti n’a pas seulement besoin de nouvelles stratégies sécuritaires. Elle a besoin de dirigeants honnêtes, crédibles, capables de rompre avec ce qui ressemble de plus en plus à une insécurité programmée. Tant que les policiers seront traités comme des variables sacrifiables, la violence continuera de gagner du terrain, et la République de reculer. Nanbontimamit continuera de dire ce que beaucoup murmurent : on ne construit pas la sécurité d’un pays sur le sang de ceux qui portent l’uniforme.

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