La démission de Mark Wolf, figure respectée de la magistrature américaine, met en lumière une inquiétude grandissante au sein des institutions judiciaires des États-Unis. Après près d’un demi-siècle consacré au service public au sein du Département de la Justice puis comme juge fédéral cet homme de loi, nommé sous l’administration Reagan, a choisi de quitter ses fonctions pour une raison qu’il juge impérieuse : la sauvegarde de l’État de droit.
Dans un entretien accordé à l’émission PBS NewsHour, Mark Wolf explique que sa décision n’est ni liée à l’âge ni à la apparent fatigue professionnelle, mais à un malaise profond face à l’évolution récente du pouvoir exécutif. Ayant traversé plusieurs administrations présidentielles, il affirme que la situation actuelle se distingue par son caractère inédit et préoccupant. Selon lui, le président en exercice use de son influence pour orienter l’action judiciaire contre des adversaires politiques présumés, tout en fermant les yeux sur des soupçons de corruption concernant des proches du pouvoir.
Pour l’ancien magistrat, cette pratique heurte frontalement un principe fondamental de la démocratie américaine : l’égalité de tous devant la loi. Il rappelle que l’indépendance du système judiciaire constitue l’un des piliers de la Constitution et que toute tentative d’intimidation ou de discrédit à l’encontre des juges menace directement la confiance du public dans les institutions.
Mark Wolf établit un parallèle avec l’affaire du Watergate, rappelant que lorsque la Cour suprême avait exigé du président Richard Nixon la remise d’enregistrements compromettants, celui-ci s’était soumis à l’autorité judiciaire, conscient que le peuple américain n’aurait pas toléré un refus. Aujourd’hui, confie-t-il, rien ne garantit qu’une telle obéissance prévaudrait encore, tant les attaques verbales contre les juges se sont intensifiées.
Ces critiques répétées, parfois virulentes, n’ont pas seulement un effet symbolique. Elles ont, selon l’ancien juge, coïncidé avec une augmentation des menaces, y compris de mort, visant des magistrats fédéraux et leurs familles. Même si les décisions judiciaires continuent d’être rendues avec professionnalisme et impartialité, le climat de défiance fragilise l’autorité morale de la justice et nourrit un doute dangereux dans l’opinion publique.
À 79 ans, Mark Wolf dit être conscient des risques personnels qu’implique sa prise de parole. Pourtant, fort d’une vie marquée par l’engagement civique et le service de l’intérêt général, il estime qu’il serait moralement inacceptable de se taire. Son combat dépasse sa personne : il concerne l’avenir des générations futures et leur droit à vivre dans une société où la loi limite réellement le pouvoir politique.
Pour lui, la démocratie ne se résume pas à l’élection d’un président. Elle repose sur le respect effectif des décisions de justice et sur l’existence de contre-pouvoirs capables de contenir l’autorité exécutive. Si les ordonnances judiciaires sont ignorées, prévient-il, le pays s’expose à une dérive autocratique où le président détiendrait un pouvoir sans entrave.
À travers ce témoignage rare et solennel, l’ancien juge lance un avertissement clair : la démocratie américaine ne disparaîtra pas brutalement, mais pourrait s’éroder lentement si la population renonce à défendre l’indépendance de ses institutions. L’État de droit, rappelle-t-il, n’est jamais acquis définitivement. Il exige une vigilance constante, surtout lorsque ceux qui ont juré de le respecter semblent tentés d’en repousser les limites.
Source : PBS NewsHour, entretien diffusé en novembre 2025.
