La transition haïtienne se trouve à la croisée de tensions d’une rare intensité. Washington a décidé de frapper l’un de ses acteurs majeurs, l’économiste Fritz Alphonse Jean, membre du Conseil présidentiel de transition (CPT), en lui imposant des restrictions de visa pour des allégations de soutien à des gangs armés et d’entrave à la lutte contre ces groupes que les États-Unis qualifient désormais de « terroristes ».

L’intéressé, loin de se dérober, a confirmé publiquement être la personne visée. Devant la presse, il a rejeté les accusations et attribué ces sanctions à des pressions diplomatiques croissantes des États-Unis et du Canada depuis que le CPT discute ouvertement d’un changement de gouvernement, notamment du départ du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé.

Le Département d’État américain n’avait pas divulgué le nom du responsable ciblé dans son communiqué initial. C’est Fritz Alphonse Jean lui-même qui a levé le voile en s’adressant d’abord à l’Associated Press, puis en conférence de presse à Port-au-Prince.

Cette sanction s’inscrit dans une stratégie déjà bien installée de Washington, qui utilise depuis plusieurs années la révocation de visas comme instrument de pression sur les personnalités soupçonnées de faciliter, financer ou soutenir des organisations criminelles. Quelques jours avant l’annonce, l’ambassadeur américain Dennis Hankins avait averti que toute entrave à la stabilité politique pourrait entraîner des « conséquences sérieuses », une déclaration alors interprétée comme une mise en garde adressée à la classe dirigeante haïtienne.

Dans sa prise de parole, le conseiller présidentiel a décrit une séquence qu’il juge révélatrice. Selon lui, les menaces sur les visas auraient commencé avant même l’annonce de sa sanction officielle, au moment précis où le CPT débattait de la possibilité de remplacer le Premier ministre.

Il affirme également que plusieurs conseillers ont reçu des avertissements de l’ambassade américaine et de l’ambassade du Canada, les appelant à renoncer à toute initiative visant à modifier l’actuel équilibre du pouvoir.

Il a rendu publics des messages électroniques attribués à des interlocuteurs liés au dossier. L’un d’eux stipule notamment : « I understand you are part of a group working to topple the head of government… This is not the time to test U.S. resolve. »

Pour lui, la conclusion est évidente : la sanction américaine n’aurait rien à voir avec un quelconque soutien aux gangs, mais serait une réponse directe à la volonté du CPT d’exiger un remaniement profond et un changement à la Primature.

Pour l’heure, la position américaine repose sur des déclarations générales évoquant un lien supposé entre Fritz Alphonse Jean et des organisations criminelles. Aucun document public, aucun nom de groupe, aucun élément financier n’a été divulgué.

En contrepartie, Fritz Alphonse Jean affirme avoir toujours combattu les gangs et dénoncé les complicités entre secteurs économiques puissants, segments de l’État et réseaux criminels. Il se présente comme un adversaire actif de la corruption, du trafic d’armes et des circuits clandestins de financement.

Deux récits donc, mais aucun terrain factuel partagé.

— Washington parle de soutien aux gangs sans fournir de preuves tangibles.

— Le conseiller présidentiel dénonce une manœuvre politique pour empêcher un basculement du pouvoir exécutif.

L’un des points centraux de son discours est la faible exécution du fameux « budget de guerre ».

Adopté dans l’urgence comme une réponse massive à l’insécurité, ce budget rectificatif devait réorienter les dépenses publiques vers la PNH, les forces armées, le renseignement, la bande frontalière et des programmes sociaux essentiels.

Fritz Alphonse Jean soutient aujourd’hui que seulement 30 % de ce budget a été effectivement mobilisé. Ce chiffre n’est pas confirmé par un rapport officiel public, mais plusieurs observateurs reconnaissent un écart flagrant entre l’ambition affichée du budget et les résultats concrets sur le terrain.

L’argument de l’économiste est simple :

— un budget massif a été voté,

— il n’a pas été exécuté,

— cet échec justifie selon lui le remplacement du Premier ministre.

La situation dépasse désormais la personne de Fritz Alphonse Jean. Elle révèle un éclatement des centres de décision au sein même de l’État de transition.

Le CPT est censé mener le pays vers des élections d’ici le 7 février 2026. Pourtant, les désaccords internes – surtout autour du rôle d’Alix Didier Fils-Aimé – paralysent la machine politique.

Le conseiller présidentiel accuse le chef du gouvernement d’inaction sécuritaire, de gouvernance déficiente et d’incapacité à crédibiliser le calendrier électoral.

De leur côté, certains diplomates redoutent que des membres du CPT tentent de prolonger leur influence au-delà de leur mandat, en cherchant à remodeler l’appareil d’État à leur avantage avant 2026.

Au cœur de ce bras de fer, trois réalités s’entrechoquent :

— une insécurité incontrôlée malgré les annonces successives,

— une architecture de pouvoir éclatée entre gouvernement, CPT et chancelleries,

— une bataille de légitimité où chaque camp accuse l’autre de manipuler les institutions.

Les sanctions contre Fritz Alphonse Jean s’ajoutent à une série de mesures prises par les États-Unis, le Canada et l’ONU contre des acteurs politiques, des ex-policiers et des chefs de gangs.

Mais une partie de la société haïtienne y voit plutôt un instrument de pression utilisé pour peser sur les décisions stratégiques du CPT : choix du Premier ministre, feuille de route électorale, gestion du budget de guerre.

Les messages d’avertissement brandissant la menace de visas renforcent le sentiment que la diplomatie, la sécurité et le rapport de force migratoire s’entremêlent dans une transition déjà fragile.

Cette affaire met en lumière plusieurs réalités qui dépassent le cas individuel d’un conseiller sanctionné.

— La sécurité nationale reste moribonde malgré des budgets annoncés comme historiques.

— L’État fonctionne en silos concurrents, où le gouvernement, le CPT et les partenaires étrangers se neutralisent mutuellement.

— La notion de « soutien aux gangs » est devenue un instrument politique lourd, utilisé aussi bien pour sanctionner que pour discréditer.

En définitive, le débat sur Fritz Alphonse Jean expose la difficulté fondamentale d’une transition qui cherche à avancer au milieu d’un système institutionnel fracturé et d’une pression internationale omniprésente.

Entre accusations américaines encore sans preuves publiques, dénonciations de pressions diplomatiques, affrontements internes au sommet de l’État et exécution limitée du budget de guerre, la transition haïtienne s’enfonce dans une zone d’incertitudes.

La clarté ne pourra venir que de trois éléments essentiels :

— la publication d’éléments probants par Washington,

— une transparence totale sur l’exécution du budget de guerre,

— un débat réellement public sur l’usage des ressources destinées à sauver le pays de l’emprise des gangs.

Tant que ces conditions ne seront pas réunies, il sera difficile de distinguer la lutte contre le crime organisé des jeux d’influence qui entourent l’avenir de l’État haïtien.

Share.

Comments are closed.

© 2025 AYINEWS. Ayinewstheme.
Exit mobile version