À Trou-du-Nord, avant même que la ville ne s’éveille, Meli Jennifer Étienne est déjà au travail. Il est 7 heures du matin lorsque la judokate débute sa séance physique, guidée par son coach Roudly Rosalbert et deux partenaires. Sourire lumineux, regard déterminé, elle enchaîne sans un mot de plainte. Cette discipline froide portée par une énergie douce résume à elle seule le caractère d’une athlète qui s’impose aujourd’hui comme la meilleure judokate haïtienne de sa génération.
Née et élevée à Trou-du-Nord, Meli Jennifer raconte son histoire avec une simplicité désarmante. Elle a grandi entourée de sa mère, de sa grand-mère, de ses frères, cousins et cousines. Une enfance ordinaire, dit-elle, mais marquée par une douleur profonde : la perte de sa grand-mère en 2020, survenue alors qu’elle se préparait pour le championnat national. « C’était l’un de mes plus grands chocs », confie-t-elle.
L’après-midi venu, c’est dans le dojo que la transformation s’opère. Dès qu’elle enfile son judogi, la jeune femme joyeuse du matin laisse place à une combattante méthodique. Dans ce lieu où l’effort devient un rite, elle travaille sous la direction de Coach Junior Laraque, avec l’aide de Roudly Rosalbert et Aspil Guerrier. Les phases d’accumulation s’enchaînent avec celles d’intensification dans une routine sans relâche, malgré l’absence de moyens : pas de nutritionniste, pas de psychologue, pas de kinésithérapeute attitré. Elle compense par ses propres formations, le soutien du président de la fédération Wilmaller Chéry, les soins du physiothérapeute Josué Deprez et l’accompagnement fidèle de Thony Charles.
Son entrée dans le judo n’a pourtant rien d’un conte classique. Vers 11 ou 12 ans, un médecin l’oriente vers un sport pour maigrir, se dépenser, rester en santé. Elle n’est pas repérée comme un talent naturel. Elle le dit elle-même : « J’étais lente, je faisais beaucoup d’erreurs, j’avais peur d’attaquer. » Mais à force de volonté, elle transforme ses faiblesses en moteur. En 2019, lors de la Coupe Caraïbe en République dominicaine, elle surprend tout le monde en battant Sabiana Anestor, une athlète engagée sur le circuit olympique. Cette victoire la révèle. Depuis, son palmarès s’étoffe : championne junior -52 kg en 2019, championne nationale en 2020, athlète féminine de l’année, médaillée aux Opens et Panaméricains, participante au Championnat du monde 2023 à Doha et au Grand Slam de Paris.
Offensive et stratégique, elle excelle en morote-seoi-nage, en sode, et au sol où elle enchaîne étranglements et immobilisations avec précision. Elle étudie ses adversaires, ajuste ses stratégies, comme en 2022 lorsqu’elle bat une Vénézuélienne qui la dominait jusque-là. Son mantra est simple : « Le travail acharné bat le talent quand le talent ne travaille pas dur. »
Mais le haut niveau n’épargne personne. Elle évoque sa peur des blessures, notamment cet épisode traumatisant en République dominicaine où une douleur au coccyx l’immobilise au sol, en larmes, incapable de se relever. Un mois et demi d’arrêt, deux compétitions perdues, et la peur persistante du retour. Elle en retient une leçon : « Rien ne vaut le bien-être, rien ne sert de forcer une reprise. »
Aujourd’hui, malgré son statut et ses performances, son avenir sportif reste suspendu. Bloquée en Haïti, elle a déjà manqué deux compétitions importantes. Les Jeux d’Amérique centrale et Caraïbes approchent, mais les obstacles administratifs et financiers s’accumulent. Aucun sponsor, des dépenses personnelles pour certains cadres de la fédération, et un calendrier incertain. Pourtant, elle refuse d’abandonner. Avant chaque compétition, elle s’imagine déjà debout sur le tatami, guidée par une routine immuable : écouter « Fèmen je w » de Rutchelle Guillaume et visualiser la victoire.
Demain, elle se voit entraîneuse, formatrice, partie prenante du système fédéral. Elle veut transmettre ce qu’elle a appris : que la persévérance peut rivaliser avec le talent, que la discipline peut construire des champions là où les moyens manquent. « Je n’ai jamais regretté un seul jour d’avoir choisi le judo », dit-elle.
Dans un pays où le sport peine à trouver les ressources nécessaires, Meli Jennifer Étienne incarne une vérité simple : même dans l’adversité, la volonté peut devenir une arme. Et sur le tatami comme dans la vie, elle avance, patiemment, puissamment, avec cette force tranquille qui est devenue sa signature.
