Plus de quatre ans après l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse, un témoignage judiciaire majeur vient bouleverser davantage la compréhension de cette tragédie nationale. Jean Roger Noelcius, ancien juge d’instruction en Haïti, a reconnu sous serment, devant un tribunal fédéral à Miami, que le mandat d’arrêt qu’il avait signé contre le chef de l’État était illégal et qu’il ne disposait d’aucune autorité pour ordonner l’arrestation d’un président en exercice.
Cette déclaration, faite lors d’une déposition d’une durée de six heures, constitue une pièce capitale dans le procès en cours aux États-Unis contre plusieurs individus accusés de participation au complot ayant conduit à l’assassinat du président dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, à sa résidence privée de Pèlerin, dans les hauteurs de Port-au-Prince.
Selon ses propres aveux, Jean Roger Noelcius a reconnu qu’un juge d’instruction haïtien n’a aucune compétence constitutionnelle pour délivrer un mandat d’arrêt contre un président en fonction. Il a également confirmé qu’aucun particulier, ni aucun individu étranger, n’est autorisé à exécuter un mandat d’arrêt en Haïti, cette prérogative relevant exclusivement de la Police nationale d’Haïti.
Le mandat controversé, daté rétroactivement du 18 février 2019, accusait le président Moïse d’« assassinat ». Toutefois, Noelcius a admis que ce document n’avait pas été émis selon les procédures normales, lesquelles exigent une enquête formelle et l’implication du doyen du tribunal compétent. Il a reconnu que la procédure suivie ne respectait aucune norme judiciaire établie.
Plus troublant encore, le magistrat a affirmé avoir agi sous pression et manipulation. Il a accusé un avocat et ancien commissaire du gouvernement, Mario Beauvoir, de l’avoir convaincu de signer ce mandat, en lui faisant croire qu’il agissait pour « sauver le pays ». Selon Noelcius, Beauvoir lui aurait également laissé entendre que cette démarche bénéficiait d’un soutien international et qu’il ne subirait aucune conséquence personnelle.
Le juge a déclaré qu’il avait été conduit dans un espace situé derrière l’ambassade américaine à Port-au-Prince, où il aurait été mis en contact téléphonique avec une personne qu’il croyait être liée à l’ambassade, bien qu’il n’ait jamais confirmé l’identité réelle de son interlocuteur. Il affirme qu’on lui avait présenté le mandat comme un document symbolique, destiné à faciliter une transition politique.
Dans son témoignage, Noelcius a insisté sur le fait que ce mandat n’autorisait en aucun cas l’assassinat du président, ni son enlèvement, ni son transfert hors du territoire national. Il a également précisé que ce document avait perdu toute valeur juridique après que le président lui-même en eut dénoncé l’existence publiquement en février 2021, lors de l’annonce d’une tentative de coup d’État déjouée.
Ce mandat a pourtant joué un rôle déterminant dans les événements ayant conduit à la mort du président. Plusieurs suspects arrêtés dans l’affaire ont affirmé qu’ils se trouvaient en Haïti pour exécuter ce mandat d’arrêt et non pour assassiner le chef de l’État. Une copie du document avait d’ailleurs été retrouvée dans l’un des logements occupés par certains des mercenaires impliqués dans l’opération.
Le témoignage de Noelcius intervient à un moment charnière, alors que le procès de plusieurs accusés doit s’ouvrir aux États-Unis. À ce jour, six personnes ont déjà plaidé coupable dans cette affaire. En parallèle, la procédure judiciaire en Haïti a été relancée après l’annulation des inculpations initiales par une cour d’appel, en raison d’irrégularités procédurales et de l’absence d’identification formelle du commanditaire principal.
Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, Haïti s’est enfoncé dans une crise politique, institutionnelle et sécuritaire sans précédent. Le pays demeure sans président élu ni parlement fonctionnel, tandis que les groupes armés contrôlent une grande partie du territoire. L’assassinat du chef de l’État a créé un vide de pouvoir dont les conséquences continuent de fragiliser profondément les structures de gouvernance nationale.
Jean Roger Noelcius, aujourd’hui réfugié au Canada, affirme que sa carrière judiciaire a été détruite et qu’il a été utilisé comme un instrument dans une opération qui le dépassait. « Ils m’ont utilisé comme une marionnette », a-t-il déclaré, affirmant être lui-même une victime des circonstances.
Son témoignage soulève désormais des interrogations majeures sur l’existence d’un complot plus vaste, sur les manipulations politiques et judiciaires ayant précédé l’assassinat, ainsi que sur les responsabilités réelles derrière l’un des crimes politiques les plus graves de l’histoire contemporaine d’Haïti.
La quête de vérité, encore incomplète, demeure essentielle non seulement pour rendre justice à la mémoire du président assassiné, mais aussi pour restaurer la confiance dans les institutions d’un pays profondément marqué par cette tragédie.
