Organisé simultanément dans les dix départements du pays, DevExpo s’est voulu un espace de réflexion, d’échange et de projection autour de l’innovation, du numérique et des nouvelles possibilités offertes par les technologies émergentes. Dans le département du Sud, l’événement a pris une tonalité particulière avec la participation de John BOISGUENE, également connu sous le nom de TekTek, invité comme Keynote Speaker aux côtés d’autres intervenants mobilisés autour des enjeux technologiques, éducatifs et économiques liés à l’avenir d’Haïti.

Loin d’une approche purement technique ou réservée aux spécialistes, l’intervention de John BOISGUENE a replacé l’intelligence artificielle dans une perspective plus sociale et plus accessible. Le cœur de son message tenait en une idée simple : l’IA ne doit pas être perçue uniquement comme une technologie lointaine, conçue pour les grandes puissances, les multinationales ou les laboratoires de recherche. Elle peut aussi devenir, si elle est bien comprise et correctement utilisée, un outil à la portée des jeunes, des entrepreneurs, des enseignants, des agriculteurs, des professionnels et des communautés locales.
Dans un contexte national marqué par de fortes contraintes économiques, éducatives et infrastructurelles, le discours prononcé au DevExpo Sud a évité l’enthousiasme naïf. John BOISGUENE a rappelé que l’intelligence artificielle ne remplacera ni l’école, ni l’effort personnel, ni la discipline, ni l’organisation, ni les politiques publiques nécessaires au développement du pays. Elle ne fera pas disparaître, à elle seule, les problèmes d’électricité, de connectivité, de formation, de financement ou d’accès aux opportunités. Mais elle peut aider à mieux apprendre, mieux organiser les idées, améliorer la gestion de petites activités économiques, renforcer la communication, produire des contenus, structurer des projets et ouvrir de nouveaux chemins pour celles et ceux qui cherchent à se former.
Cette nuance est importante. Dans de nombreux débats publics, l’intelligence artificielle est parfois présentée soit comme une menace absolue, soit comme une solution miracle. L’approche défendue au DevExpo Sud s’est située entre ces deux extrêmes. L’IA a été décrite comme un outil puissant, mais dépendant de l’usage que les sociétés, les institutions et les individus décident d’en faire. Entre les mains d’un utilisateur mal formé, elle peut favoriser la dépendance, la désinformation ou la paresse intellectuelle. Entre les mains d’un utilisateur formé, critique et discipliné, elle peut devenir un instrument d’apprentissage, de productivité et de création.
L’un des points les plus sensibles de l’intervention concernait la jeunesse. En Haïti, de nombreux jeunes disposent aujourd’hui d’un téléphone intelligent, sans avoir toujours accès à des formations structurées, à des mentors, à des bibliothèques, à des laboratoires ou à des environnements favorables à l’apprentissage. Dans ce contexte, les outils d’intelligence artificielle peuvent contribuer à réduire certains écarts, à condition d’être utilisés avec méthode. Un jeune peut s’en servir pour comprendre une leçon difficile, préparer un curriculum vitae, rédiger une lettre de motivation, apprendre une langue, découvrir les bases du marketing numérique, structurer une idée d’entreprise ou s’initier à la programmation. Mais le conférencier a également insisté sur la différence entre utiliser l’IA pour copier et l’utiliser pour apprendre. La première pratique peut produire un résultat immédiat ; la seconde permet de construire une compétence durable.
Le choix de tenir DevExpo dans les dix départements donne également une portée particulière à cette discussion. En mettant l’accent sur le Sud, l’événement a rappelé que les débats sur le numérique ne doivent pas être confinés à Port-au-Prince ou aux cercles déjà connectés. Les régions doivent être intégrées à la conversation nationale sur l’intelligence artificielle, l’entrepreneuriat, l’éducation, l’innovation et le développement local. Parler d’IA dans le Sud, ce n’est pas seulement évoquer des robots ou des logiciels sophistiqués. C’est se demander comment un jeune des Cayes peut apprendre une compétence grâce à son téléphone, comment un entrepreneur local peut mieux présenter son activité, comment une jeune femme à Jacmel peut structurer un service ou vendre un produit en ligne, comment un agriculteur peut accéder à de meilleures informations, comment une communauté peut utiliser les outils numériques pour mieux s’organiser.
À travers cette approche, DevExpo Sud a mis en avant une question fondamentale : comment faire en sorte que la technologie ne devienne pas un nouveau facteur d’exclusion ? Si seuls quelques groupes déjà formés, déjà connectés et déjà favorisés peuvent tirer profit de l’intelligence artificielle, le pays risque de voir s’élargir davantage les inégalités. Pour éviter cela, il faut vulgariser les outils, former les utilisateurs, produire des contenus en créole haïtien, expliquer les concepts dans une langue accessible et relier les technologies aux besoins concrets de la population.
Cette exigence de vulgarisation est d’autant plus importante que l’intelligence artificielle comporte aussi des risques. Elle peut produire de fausses informations, générer de fausses images, imiter des voix, manipuler des contenus ou donner des réponses incorrectes avec une apparence de certitude. Elle peut également exposer les données personnelles des utilisateurs lorsque ceux-ci ne comprennent pas les précautions nécessaires. Dans ce domaine, la formation ne peut donc pas se limiter à apprendre comment utiliser un outil. Elle doit aussi inclure la vérification des informations, la protection des données, l’esprit critique et l’éthique numérique.
L’intervention de John BOISGUENE s’est également inscrite dans une perspective de responsabilisation. Selon le message développé devant le public du DevExpo Sud, Haïti ne doit pas seulement former des consommateurs de technologie. Le pays a besoin de citoyens capables de comprendre les outils de leur époque, de les adapter à leur réalité et de les mettre au service de problèmes concrets. L’intelligence artificielle ne prendra tout son sens que si elle contribue à améliorer l’éducation, soutenir l’entrepreneuriat, renforcer les compétences, structurer les idées, faciliter certaines tâches et aider les jeunes à transformer la connaissance en action.
Au-delà du cas particulier du Sud, l’organisation de DevExpo dans les dix départements traduit une volonté de décentraliser les conversations autour de l’innovation. Cette démarche est essentielle dans un pays où les régions sont souvent tenues à l’écart des grands débats technologiques et économiques. En permettant à des jeunes, à des professionnels et à des acteurs locaux de réfléchir aux possibilités du numérique, l’événement ouvre un espace nécessaire : celui d’une technologie pensée non seulement depuis les centres urbains, mais aussi depuis les territoires, les besoins réels et les aspirations des communautés.
Le message porté au DevExpo Sud ne cherchait donc pas à faire rêver artificiellement. Il invitait plutôt à une lucidité constructive. L’intelligence artificielle ne sauvera pas Haïti à la place des Haïtiens. Elle ne réglera pas mécaniquement les problèmes du pays. Mais elle peut devenir un instrument utile entre les mains d’une jeunesse formée, consciente, critique et créative. Le véritable enjeu n’est pas seulement l’existence des outils, mais la capacité collective à les comprendre, à les maîtriser et à les mettre au service du bien commun.
Dans un monde où les technologies évoluent rapidement, rester à l’écart de ces transformations peut coûter cher aux pays déjà fragilisés. Le défi pour Haïti est donc double : éviter de subir passivement la révolution numérique, tout en refusant de l’adopter sans discernement. Entre le rejet systématique et l’adhésion aveugle, il existe une voie plus exigeante : celle de la formation, de la réflexion, de l’adaptation locale et de l’utilisation responsable.
DevExpo Sud aura ainsi été plus qu’un simple rendez-vous autour de la technologie. Il aura été un moment de dialogue sur l’avenir, sur la place des jeunes dans cette nouvelle économie de la connaissance, sur la nécessité de démocratiser les outils numériques et sur l’urgence de préparer les communautés à comprendre les mutations déjà en cours. À travers la participation de John BOISGUENE et des autres intervenants, l’événement a rappelé que l’innovation ne doit pas rester un privilège. Elle doit devenir une capacité partagée, au service de l’éducation, du travail, de l’entrepreneuriat et du développement local.
