À dix jours d’une date-charnière, Haïti se retrouve dans une configuration typiquement haïtienne : une échéance écrite noir sur blanc, un conflit institutionnel au sommet, une pression internationale devenue explicite, et, surtout, une absence de mécanisme consensuel de remplacement. La séquence des derniers jours — tentative de révocation du Premier ministre, avertissements étrangers, puis restrictions de visas annoncées par Washington — n’est pas une simple péripétie diplomatique. Elle révèle un fait plus grave : la transition arrive à son terme sans solution de continuité.
Les États-Unis ont annoncé des restrictions de visas visant des responsables haïtiens, dont des membres du Conseil présidentiel de transition (CPT), en les accusant d’avoir, par leurs actes, facilité ou protégé l’emprise de gangs (certains désignés “organisations terroristes étrangères” par Washington). Les communiqués américains, repris par plusieurs médias, insistent sur deux éléments : la responsabilisation (“accountability”) et l’idée que des acteurs politiques dé-stabilisent Haïti en s’adossant, directement ou indirectement, au pouvoir criminel.
Point capital : les États-Unis n’ont pas publié officiellement les noms des personnes visées dans les premières annonces, ce qui alimente les rumeurs, les instrumentalisations et les règlements de comptes par procuration. Mais la doctrine politique, elle, est lisible : Washington veut réduire l’espace de manœuvre de ceux qu’il considère comme des “facilitateurs” et bloquer toute reconfiguration opportuniste du pouvoir à l’approche du 7 février.
Plus frontal encore : le secrétaire d’État Marco Rubio a publiquement soutenu l’idée que le CPT doit être dissous au 7 février et a, dans le même mouvement, souligné l’importance de la continuité du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Autrement dit : “fin du CPT, continuité gouvernementale” — une formule qui, en Haïti, équivaut presque à une proposition de schéma de pouvoir.
La crise n’a pas commencé avec les sanctions. Elle s’est cristallisée autour d’une tentative de destitution du Premier ministre. Plusieurs sources concordent : une majorité de conseillers a appuyé une résolution visant à le remplacer, malgré des mises en garde externes. Dans ce bras de fer, le cœur du problème n’est pas seulement “qui aime ou déteste le Premier ministre”. Le problème, c’est le timing : toucher à la Primature à quelques jours de la fin d’un organe transitoire revient à ouvrir une boîte noire — celle de la légitimité résiduelle.
Et là, la réalité est brutale : une transition, quand elle approche de son terme, n’a plus le droit politique à l’improvisation. Elle n’a plus que deux devoirs : assurer la continuité de l’État et préparer une passation crédible. Or, la tentative de révocation a donné l’impression inverse : une lutte d’appareil, dans un pays où l’appareil s’est déjà effondré au niveau territorial.
Le nœud juridique et politique se trouve dans l’Accord du 3 avril 2024 : il fixe la fin du mandat du CPT au 7 février 2026 et prévoit qu’il ne peut pas être prolongé. Ce verrou est devenu l’argument central de tous ceux Haïtiens et internationaux qui redoutent un glissement indéfini de la transition.
En clair : le CPT est censé finir, mais l’État ne peut pas s’arrêter. Donc, la vraie question n’est pas “le CPT part-il ?” mais : par quoi le remplace-t-on sans créer un vide, un double pouvoir, ou une nouvelle transition illimitée ?
On peut regrouper les options en quatre scénarios — aucun n’est parfait, mais certains sont moins explosifs que d’autres.
Scénario A — Continuité autour du Premier ministre (option préférée de Washington)
Le CPT disparaît à la date prévue, et le pouvoir exécutif se recompose de facto autour de la Primature, avec un mécanisme politique de supervision/coordination négocié. Avantage : c’est la solution la plus “stable” à court terme, parce qu’elle évite de changer toutes les têtes en même temps. Risque : sans base politique inclusive, ce schéma peut être dénoncé comme un coup de force par défaut, donc contesté, donc ingouvernable.
Scénario B — Un nouvel accord politique de transition (option “nationale”, mais très difficile)
Des secteurs de la société civile proposent une architecture transitoire nouvelle (assemblée de concertation, présidence provisoire issue de grands corps, etc.). Avantage : cela peut redonner une légitimité procédurale. Risque : en Haïti, la “concertation” peut devenir une foire aux quotas, donc une machine à bloquer, donc une transition 2.0… sans fin.
Scénario C — Recours à une figure d’arbitrage institutionnel (souvent évoqué : Cour de cassation)
L’idée revient souvent : une personnalité issue d’un grand corps (justice, contrôle, anti-corruption) pour garantir neutralité et continuité. Avantage : cela peut rassurer une partie de l’opinion. Risque : si la sécurité ne suit pas, la neutralité devient un mot élégant pour dire “impuissance”.
Scénario D — Prolongation déguisée / rebranding du CPT
C’est le scénario le plus dangereux : on prétend “finir” le CPT, mais on reconduit les mêmes logiques sous un autre nom. Avantage : facile à mettre en scène. Risque : rupture de confiance totale (interne et externe), sanctions élargies, et surtout : un pays encore plus livré à la compétition armée.
5) Le facteur oublié : la sécurité comme juge de paix
Pendant que les élites se disputent la forme du pouvoir, le fond du pays est soumis à une réalité qui ne négocie pas : l’emprise des gangs et l’effondrement du contrôle territorial. Le Conseil de sécurité de l’ONU, dans une résolution récente, a dénoncé l’absence de progrès suffisant vers la transition politique et a prolongé le mandat de la mission onusienne (BINUH), tout en soulignant la gravité de la crise sécuritaire et humanitaire. Dit autrement : la communauté internationale constate que la gouvernance patine, pendant que la violence structure le réel.
Cela change tout : le dispositif de gouvernance post-7 février ne sera pas jugé sur son élégance juridique, mais sur une question primitive : peut-il agir ? Peut-il protéger ? Peut-il organiser un calendrier électoral praticable ? Peut-il empêcher qu’Haïti ne devienne une capitale sans État ?
Les sanctions américaines ne sont pas seulement une punition : ce sont des outils de configuration. Washington tente d’empêcher une transition finissante de se transformer en lutte de succession, tout en poussant vers une solution “minimale” : un centre exécutif resserré autour du Premier ministre, et une dissolution du CPT au 7 février.
Mais Haïti n’est pas un dossier administratif : c’est un champ de forces. Si les acteurs haïtiens ne produisent pas, avant le 7 février, un accord clair court, lisible, applicable le pays risque de tomber dans l’une des deux pathologies classiques :
le vide de droit (plus personne n’a de mandat clair), ou le double pouvoir (plusieurs autorités prétendent gouverner en même temps).
La sortie exige une discipline rare : choisir un mécanisme transitoire court, orienté sécurité + élections, avec un engagement public daté, et une architecture de contrôle qui empêche la transition de devenir une rente politique. À ce stade, l’histoire haïtienne montre une chose : quand une transition n’a plus de fin, elle devient un régime.
