Une simple publication partagée sur les réseaux sociaux a suffi à rallumer l’une des questions les plus sensibles de la vie politique haïtienne : qui, aujourd’hui, possède encore la légitimité morale pour parler au nom du pays ? En commentant une déclaration de Laurent Lamothe annonçant la rupture définitive avec l’ancien président Michel Martelly, Michele B. Duvalier héritière d’une dynastie encore présente dans les mémoires nationales a jeté un pavé dans un paysage déjà fracturé. Sous des apparences anecdotiques, cet échange signale pourtant une recomposition discursive importante, où mémoire historique, sanctions internationales, ambitions personnelles et faillite des institutions se confrontent.

Laurent Lamothe, 52 ans, a longtemps incarné une ligne technocratique dans un État rongé par l’inefficacité. Issu du secteur privé cofondateur de Global Voice Group, entreprise spécialisée dans la régulation télécom il a été catapulté dans la sphère publique sous la présidence Martelly, successivement ministre des Affaires étrangères puis Premier ministre entre 2012 et 2014. Diplômé aux États-Unis, courtois, structuré, il se présentait comme l’antithèse des figures politiques traditionnelles.

Son passage à la Primature demeure ambivalent : les partisans invoquent une expansion de la scolarisation, des réformes administratives et une diplomatie économique visible ; ses détracteurs rappellent l’absence d’élections, l’opacité budgétaire, les accusations de favoritisme, et un système de pouvoir centré sur un cercle restreint. La rupture de 2014 avec Martelly fut brutale. Privé de « discharge » parlementaire à l’issue de son mandat obstacle majeur à toute candidature Lamothe s’est retrouvé politiquement marginalisé.

L’onde de choc s’est amplifiée lorsque le Canada a imposé en 2022 des sanctions pour « corruption systémique et soutien à des gangs », suivies par d’autres mesures internationales. C’est dans ce contexte qu’il a récemment annoncé publiquement de façon solennelle, presque contrite qu’il n’existait plus « aucune relation » entre lui et Michel Martelly depuis 2021, allant jusqu’à « s’excuser » d’avoir soutenu l’ancien président.

Michel Martelly, chef de l’État de 2011 à 2016, a quitté le pouvoir avec une aura controversée. Son mandat mêlait promesses de rupture, style populiste, et une multiplication d’allégations de corruption, notamment autour du programme PetroCaribe. Comme Lamothe, il a été visé par des sanctions internationales pour implication présumée dans le financement de réseaux criminels.

Ce passé récent fait de Martelly un nom lourd : pour tout prétendant politique, l’assumer ou s’en détacher est désormais un exercice périlleux, dont Lamothe se saisit comme tentative de réhabilitation.

C’est ici qu’apparaît la voix de Michele B. Duvalier, dont le message, acide, joue un rôle de catalyseur. En répondant à Lamothe avec mépris parlant de « carrière politique en carton », de « pathétique » et d’une tentative désespérée de revenir dans le jeu elle s’approprie une posture de juge public.

L’ironie est saisissante : une représentante d’une famille associée à la période dictatoriale la plus dure du XXᵉ siècle se permet de faire la leçon à une génération qui, pendant des années, se présentait précisément comme modernisatrice et anti-Duvalieriste. Cette intervention révèle une dynamique fondamentale : les héritiers politiques d’hier ne sont pas morts, ils demeurent acteurs discursifs, gardiens d’une mémoire que l’État n’a jamais réconciliée.

Dans le fond, Michele Duvalier ne vise pas Lamothe seulement. Elle cible une classe politique entière, discréditée par la faillite institutionnelle, les promesses non tenues et la dépendance croissante au jugement international.

Derrière les mots, trois enseignements marquants émergent.

D’abord, la politique haïtienne reste profondément façonnée par le passé. Qu’un héritier du duvaliérisme se pose en arbitre moral illustre à quel point le pays n’a jamais refermé ses fractures historiques. L’absence de justice transitionnelle, de commission mémoire, de reconstruction institutionnelle a laissé un vide où les fantômes du passé occupent encore l’espace symbolique.

Ensuite, les sanctions internationales sont devenues un outil de bataille interne, un instrument de délégitimation. Que Michele Duvalier invoque le Canada et les États-Unis pour achever Lamothe montre comment le pouvoir en Haïti s’exerce désormais sous regard extérieur : la souveraineté semble se jouer dans les chancelleries autant que dans les urnes.

Enfin, cette controverse met en relief la crise du leadership. Lorsque la légitimité d’un Premier ministre est contestée par un membre d’un ancien régime autoritaire, puis par les sanctions internationales, cela traduit l’effondrement des référents institutionnels : plus personne n’apparaît comme porteur crédible de l’avenir national.

Le « divorce politique » que Lamothe tente de formaliser n’est pas seulement personnel. Il est symptomatique d’une époque où les alliances se défont au moment où Haïti traverse son plus bas niveau de stabilité depuis 30 ans. Son mea culpa rare dans l’histoire politique contemporaine semble viser sa propre survie et une possible réinsertion.

Pourtant, sa réception hostile, incarnée par la réaction de Michele Duvalier, montre que découvrir tardivement des erreurs ne suffit plus à reconstruire un capital politique dans un pays où le public exige vérité, justice et résultats concrets.

Haïti n’a pas besoin d’ex-alliés qui se renient tardivement ; elle a besoin de dirigeants qui assument, qui rendent des comptes et qui bâtissent. C’est précisément cette exigence publique, morale et historique qui manque le plus dans le tumulte verbal de ces derniers jours.

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