La mairie de Jacmel a officialisé, ce 9 décembre 2025, le thème du Carnaval 2026 : « Jacmel dans nos rêves / Jakmèl nan rèv nou ». Le communiqué municipal installe un comité d’organisation, mobilise les ministères, la Croix-Rouge, la Police nationale et la justice locale, et invite artistes et institutions à “plonger dans un univers où l’imaginaire devient moteur de création”.

Pris isolément, le geste pourrait paraître banal : une ville prépare son carnaval. Mais le contexte haïtien rend cette annonce vertigineuse. Alors que la route du Sud est tenue par des gangs, que Port-au-Prince est quasi coupée du reste du pays et que les vols commerciaux vers la capitale sont drastiquement réduits, Jacmel se projette déjà en février 2026, comme si le pays tout entier n’était pas barricadé autour d’elle.

L’enjeu n’est donc plus seulement festif : il est territorial, économique, symbolique.

Sur le papier, Jacmel est “la capitale créative” d’Haïti, membre du Réseau des villes créatives de l’UNESCO, et son carnaval attire d’ordinaire des milliers d’Haïtiens et de visiteurs étrangers. Avant la dégradation sécuritaire, la ville pouvait compter sur une économie très dépendante du tourisme culturel et sur la présence massive de la diaspora.

Or, l’accès terrestre au Sud et au Sud-Est est désormais l’un des symboles de l’effondrement de l’État haïtien. Sur la Route Nationale 2, qui relie Port-au-Prince aux Cayes et dessert tout le Grand Sud, des gangs installent barrages, rançons et “taxes” informelles ; plusieurs rapports signalent que l’axe est “bloqué à Martissant”, transformant la sortie de la capitale en corridor criminel.

La route de Kenscoff et de Furcy, l’un des principaux accès vers le Sud-Est et Jacmel, subit à son tour l’implantation de groupes armés, avec occupation de maisons, pillages et climat de menace quasi permanent.

En clair : pour une grande partie de la population, “descendre à Jacmel” par la route depuis Port-au-Prince n’est plus un voyage, c’est une prise de risque calculée. C’est dans cette réalité qu’il faut lire l’expression « Jacmel dans nos rêves » : la ville est littéralement en train de devenir un lieu que l’on rêve davantage qu’on ne rejoint.

La situation aérienne n’est guère plus rassurante. Déjà frappé par plusieurs fermetures en 2024 à la suite de tirs sur des appareils et des infrastructures, l’aéroport Toussaint-Louverture reste au cœur des inquiétudes internationales.

La Federal Aviation Administration (FAA) a prolongé jusqu’au 7 mars 2026 l’interdiction faite aux compagnies américaines de desservir Port-au-Prince, en raison du risque que font peser les gangs sur les avions, notamment via l’usage d’armes légères et de drones.

Comme si cela ne suffisait pas, Sunrise Airways, principal transporteur domestique du pays, a annoncé fin novembre 2025 la suspension de tous ses vols vers et depuis la capitale après qu’un avion a été criblé de balles lors de son approche de l’aérogare Guy Malary.

En pratique, cela signifie que :

les grands flux internationaux qui passaient par Port-au-Prince sont brisés ; les vols domestiques dépendant de Sunrise au départ de la capitale sont interrompus ou à tout le moins extrêmement incertains ; la diaspora qui “atterrissait à PAP puis descendait à Jacmel” se retrouve sans corridor naturel.

Une partie de cette diaspora contourne désormais la capitale en passant par Cap-Haïtien, reliée à Miami et bientôt Fort Lauderdale par Sunrise, ou par Les Cayes, désormais connectée directement à Miami via la compagnie IBC Airways.

Paradoxalement, pendant que Port-au-Prince se referme, une nouvelle géographie aérienne commence à se dessiner autour de Jacmel.

D’après les données d’horaires publiées début décembre, Sunrise Airways a programmé depuis le 1er décembre 2025 une ligne Cap-Haïtien – Jacmel à raison de cinq vols par semaine, avec des appareils de type DHC-6.

Dans le même temps, IBC Airways a inauguré en novembre 2025 un vol direct Miami – Les Cayes, présenté comme un “moment historique” pour l’aviation haïtienne et pour le Sud.

Si l’on assemble ces fragments, on obtient une image étrange :

la capitale politique et administrative est en grande partie inaccessible ; mais les villes secondaires — Cap-Haïtien, Les Cayes, Jacmel — sont connectées entre elles et vers l’international, parfois plus facilement que vers Port-au-Prince.

Jacmel se retrouve donc au croisement d’un nouveau maillage :

Miami → Cap-Haïtien → Jacmel,

ou Miami → Les Cayes → (par la route ou la mer) → Sud-Est.

C’est une inversion complète de la logique historique du pays, où tout passait par la capitale.

Avant l’explosion de l’insécurité, le Carnaval de Jacmel pouvait réunir des dizaines, voire des centaines de milliers de visiteurs certains années, la diaspora étant fortement représentée.

En 2025 déjà, plusieurs reportages notaient la quasi-absence de touristes étrangers, alors même que les Jacméliens se rassemblaient massivement pour maintenir la fête, avec un fort contenu critique sur la crise sécuritaire nationale.

Si les tendances actuelles se prolongent — capital sous feu croisé, routes bloquées, vols commerciaux incertains — l’édition 2026 risque de se dérouler dans une forme de huis clos, largement portée par les habitants de la ville et de la région, avec une participation réduite de la diaspora et des étrangers.

Économiquement, cela signifierait :

moins de devises pour les hôtels, restaurants, artisans et transporteurs ; une fête qui continue de faire battre le cœur symbolique de la ville, mais qui peine à jouer son rôle de moteur économique.

Pour une cité dont l’économie dépend lourdement du tourisme culturel, c’est un dilemme existentiel.

On pourrait donc conclure que Jacmel se berce d’illusions en annonçant son thème pendant que le pays brûle. Ce serait aller un peu vite.

D’abord, le carnaval est l’un des rares espaces où la société haïtienne parvient encore à se rassembler, ne serait-ce que localement. Les artistes jacméliens ont démontré, ces dernières années, une capacité remarquable à transformer la peur et la colère en images, en masques, en allégories mordantes de la situation nationale.

Ensuite, dans un pays où les institutions centrales ont largement perdu la bataille du territoire — plus de 4 800 personnes tuées entre octobre 2024 et juin 2025 selon l’ONU, des quartiers entiers passés sous contrôle de gangs, plus d’un million de déplacés internes — organiser un carnaval municipal, c’est presque un acte de souveraineté locale.

Enfin, à l’heure où se mettent en place de nouveaux corridors aériens contournant la capitale, Jacmel fait un pari : se positionner comme pôle culturel accessible via Cap-Haïtien ou Les Cayes, en espérant que la situation sécuritaire permette, d’ici février 2026, une fréquentation minimale.

Au fond, le carnaval 2026 sera un test bien plus large que celui d’une simple saison festive.

Test de gouvernance locale : la capacité de la mairie et du comité à organiser un événement sécurisé, structuré, transparent. Test d’infrastructure : voir si les nouveaux couloirs aériens (Cap-Haïtien – Jacmel, Miami – Les Cayes) peuvent réellement compenser, même partiellement, l’effondrement de Port-au-Prince. Test symbolique : mesurer jusqu’où un pays fragmenté peut continuer à produire de la beauté, de la critique sociale et du rêve collectif.

Que Jacmel ait déjà choisi son thème est donc moins une preuve d’inconscience qu’une déclaration obstinée :

tant qu’il y aura un masque, un tambour, un vol qui se pose encore quelque part sur ce territoire, Haïti n’aura pas entièrement renoncé à elle-même.

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